Sil y a quelque chose qui appartient en propre à Carole Monterrain,
cest une position vis-à-vis de la production artistique. Une
position faite dun curieux équilibre entre hardiesse et prudence,
entre tapage et discrétion, entre provocation et effacement. Voilà
qui lamène à exposer à sexposer, comme
à prendre la parole sans timidité mais sans certitude non plus,
comme si lexposition elle-même continuait lépreuve
de force quil y a à faire uvre.
Mais jen prête trop, déjà, au vocabulaire ordinaire
et héroïque de lart : pourquoi luvre serait
épreuve de force ? Ne pourrait-on imaginer justement une uvre
qui se donnerait surtout comme « épreuve de faiblesse »,
qui accepte de mettre en scène un héros (une héroïne)
autrement que par une plénitude inspirée par lidéalisation
du personnage décran ? Cest que Carole Monterrain se trouve
(et non : se situe, car il ny a rien là dune stratégie
concertée et cynique) au bord de plusieurs modes dexercice de
lart. Au centre, il y aurait un rapport à laction artistique,
à la performance comme genre repéré ; un rapport construit
de manière sinon non-hiérarchique, du moins non-autoritaire,
et relevant dune non-volonté de puissance. Ce trait se rapporterait-il
à un caractère féminin dans luvre dart
? Jassurerai quil en est ainsi, bien au-delà de la seule
identité sexuelle de lartiste. Et la suite des séquences
des Tableau (X) (2001) le rappel de plusieurs manières, à cause
évidemment de la théâtralisation du féminin (ou
plus exactement de limage du féminin) qui se joue là,
quand lartiste pose furtivement, sur cette scène de théâtre
sans filet quest la rue, en imitant le dénudé ment des
modèles publicitaires placardés sur les abribus et chargés
de représenter la féminité qui réponde à
la concupiscence ordinaire de limaginaire marchand. Cest une pièce-programme
que cette vidéo, qui dans la manière de faire face à
un sujet (le corps féminin comme objet de représentation), et
en engageant le sujet (lartiste elle-même) évite le discours
proprement idéologique, sans dailleurs en condamner la pertinence,
en organisant la rencontre entre deux niveaux de limage, entre limage
de propagande commerciale et ses surdéterminations de communicants
et le théâtre minimal de laction de rue furtive, du geste
prodigue. Cest dans la différence de vitesse entre les deux images
que se joue lintelligence artistique de la pièce, la déhumanisation
surcodée des images imprimées face à lexercice
inquiet dune exhibition vécue, mais qui a laissé toute
ambiguïté narcissique loin derrière létrangeté
produite par la situation de simulacre « en vrai » de lillusion
publicitaire.
Le parti qui permet à cette pièce de ne jamais réifier
son contenu, contenu facilement réductible à un énoncé
politically correct, cest que lartiste ne se laisse pas prendre
au piège de limage : mieux, comme dans beaucoup dautre
de ses travaux, Carole Monterrain ne lui accorde rien de plus quune
neutralité sans qualité. Car cest bien lenjeu de
limage quelle vise et non sa surface. Elle ne tente en rien den
remontrer à la puissance et à lefficacité de la
« bonne » image. Dailleurs, comme dans dautres travaux,
la fabrication de limage est déléguée à
des mains efficaces, qui économisent à la prise de vue toute
fioriture qui « ferait art ». Et cest là une faiblesse
forte que de refuser toute valeur ajoutée à limage, la
laissant dans un regard qui ne sencombre pas dartisticité.
Habiter limage sans la vénérer, sans plus la sacraliser
que le désacraliser, cest permettre que lenjeu de laction
reste entier dans sa fragilité de moment vécu. Et cest
cela qui définit la position, dans cette pièce vidéo
comme dans dautres, de Carole Monterrain, une position qui tient son
efficace dun retrait de limage au profit dune intensité
dengagement situé en un point fragile entre le cliché
le vécu, entre le masque et dénudement.
Christophe DOMINO